La placette de la goutte : Lauréat d’un concours d’idées de mobilier vert urbain pour l’espace public de La Candelaria à Bogotá

« La Placette de la Goutte » à Bogotá

Concours réalisé par Rabbe Jonathan et Zahra Olivier.

« Avez-vous remarqué, cher ami, que les gens ne regardent jamais rien de ce qui est intéressant? »

Pierre Louÿs, la femme et le pantin (Le Livre de Poche, 2001).

Un étranger peut-il comprendre et répondre aux besoins d’une culture qui n’est pas la sienne ?

Telle est la question que nous nous posions et qui nous faisait penser que nous ne pouvions pas construire sur un continent avec une culture différente de la nôtre. Jusqu’à jour où un professeur de Los Andes à Bogotá nous livre une de ses phrases inoubliables : « la mémoire affecte notre sens de la vue ». Chacun de nous se focalise sur son propre concept de la réalité, c’est ainsi que l’on peut jauger de la richesse de culture que deux personnes peuvent vivre dans le même temps et malgré cela ressentir les choses différemment. En partant de cela, l’observation du quotidien jette un grand trait de gomme sur la conscientisation des choses vues. Elles disparaissent inconsciemment. L’invisible s’intègre en nous jusqu’à se convertir en une normalité, celle à laquelle nous ne prêtons plus attention. Les conséquences de cette expérience visuelle et culturelle, fait que nous nous focalisons sur les différences et les détails, ce qui facilite la reconnaissance d’une culture différente.

Qu’est-ce qu’un mobilier vert urbain?

Après bien des recherches sur le sujet, la conclusion fut que la création de ce type de mobilier – vu dans la plupart des magazines et livres qui parlent de ce thème – n’avait aucun sens pour des lieux stratégiques dont la problématique affecte une grande part de la population locale. Les enjeux sont autres. Comment un morceau de pelouse ou des plantes vertes incrustées dans un mobilier urbain pouvaient résoudre le problème de la rupture qui existe actuellement entre la végétation des collines de Bogotá et la Candelaria ?

Un perroquet précieux et rare installé dans une cage suspendue,

Une plante dans un mobilier intégré dans un espace goudronné, sans autres arbres et animaux,

L’allégorie d’une tentative de naturalisation, où la conscience et la connaissance des gens qui passent à côté sont quasi nulles. Ceci est, de notre point de vue, une solution et une réponse écologique de ré-naturalisation absurde. L’essentiel du problème fut résolu d’une autre manière à travers notre approche.

Par une manipulation douce du contexte qui atteindrait les coutumes de la population, nous avons cherché à sensibiliser le public sur la protection de l’environnement, la culture locale et les traditions ancestrales de la localité (le peuple Muisca). Ceci dans le but de renouer le lien perdu avec la nature, par l’intégration de ce mobilier dans une réalité oubliée et non une utopie.

Les premières réflexions se sont tournées vers un système tentaculaire situé dans des lieux stratégiques de la commune. Dans cette évolution, le but est que le système se propage à la façon d’un virus, inséré dans un réseau informatique, de manière à ce que tout le centre historique soit affecté. Pour qu’un tel système puisse fonctionner, il faut qu’il puisse affecter la population. Or, suivant la propension naturelle de l’être humain à s’intéresser aux choses dont il peut tirer profit, il s’avérait judicieux de mettre à disposition un mobilier proposant aux usagers cette notion de bénéfice, qu’il soit économique (comme consommateur ou vendeur) ou bien social. En partant de ce concept, est venue l’idée de trois modules :

  • Un module mirador, implanté dans un point haut proche de la nature, qui fonctionnerait pour apporter la première connexion nécessaire entre la végétation des plaines de Bogota et du centre historique de la Candelaria.
  • un module de serre ou de potager qui fonctionnerait pour la connexion écologique.
  • et finalement un module de transfert de l’actualité environnementale, qui fonctionnerait pour renouer les liens de la population locale avec mère Nature.

Chacun de ces modules aurait pour objectif de concentrer la population pour un meilleur contrôle de la sécurité, de la gestion des déchets, et de propagande environnementale.

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L’emplacement idéal du projet se révéla être au plus proche du rio de San Francisco (El Vicacha) : fleuve protagoniste et très important dans la conformation de la Candelaria et du précieux écosystème préservé par la municipalité. Les efforts de l’Alcaldia pour récupérer et ré-naturaliser quelques parties des fleuves de Bogotá et en particulier celui de Vicàcha confirmèrent l’intérêt que nous avions pour ce lieu. Quoi de mieux pour parer aux conditions insalubres du fleuve qu’un travail de sensibilisation sur ses rives.

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La solution pour les problèmes de sécurité et pour la centralisation mentionnée auparavant fut d’utiliser un signal, simple et attractif, détenant beaucoup de nuances et qui permet d’être utilisé, compris et transmis à tout le monde : un barbecue. Le lieu où se racontent des histoires, où nous festoyons et dansons, le lieu où se cuisinent les aliments que nous partageons comme dans le cas d’une cantine ouverte. Endroit privilégié pour de nouveaux liens dans une atmosphère chaleureuse… En résumé, une manipulation douce, présente au quotidien dans l’espace public, pour attirer la population et pourvoir à une éducation citoyenne qui deviendrait normalité (une autre conséquence directe serait la collecte en un seul point des déchets et ainsi apporter le principe de la récupération).

«Un homme qui saurait que le courage physique et moral, que l’inspiration poétique , que le dévouement et le sacrifice peuvent dépendre d’un bon repas […] que le sublime de l’âme peut être dû à la chair pourrie d’animaux morts, un homme qui saurait cela, il ne faudrait plus essayer de la lui faire.»

Henry de Montherlant, Pitié pour les femmes (Paris: Gallimard, 1972).

En d’autres mots nous proposons de créer une cantine ouverte dans l’espace urbain connu comme un barbecue géant. Ceci permet de créer un pôle de rencontres pour la population afin de passer de bons moments, et peut être le devenir d’une antenne de contact pour la mairie locale. Un espace où il existerait métaphoriquement un parloir d’information et un forum d’échange et de discussion, comme une « agora » à petite échelle, nécessaire pour la transmission d’un message environnemental en relation avec la nature, la consommation et la culture ancestrale.

L’autre point important dans notre réflexion est lié au climat : le manque de refuges pour la protection contre la pluie et le soleil pour les futurs usagers. D’un autre côté, il est surprenant de noter que dans la conception des mobiliers urbains qu’ils soient écologiques ou non, il y en a très peu incluant un pare-soleil et pare-pluie. Quand on sait que le nombre de jours de pluie à Bogota est de 182 jours par an, et que le soleil à une altitude comme celle de Bogota (entre 2600 et 3200 mètres) est un risque pour le cancer de la peau et pour le vieillissement prématuré des cellules, pour cette raison, il devient indispensable de prendre ce facteur en compte pour le mobilier urbain.

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Le mobilier doit intégrer une couverture qui permet un refuge contre les intempéries, en effet actuellement ils n’existent pas ou dans des conditions précaires. Par conséquent le dessin du mobilier a été pensé comme un système de construction écologique et économique qui dans le même esprit combine information environnementale (sur les réformes, les projets écologiques futurs de la Candelaria, les informations historiques du site) et les informations sur les plantes aromatiques et médicinales, qui se rencontrent à l’intérieur du mobilier dans un bac prévu à leur effet. Cette réponse envisage l’utilisation de matériaux à bas impact écologique comme le bambou colombien et la terre pour la construction du mobilier, qui, en plus d’être disponible à profusion, sont caractéristiques de la culture colombienne.

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Avec la proposition de réaliser la construction du mobilier le plus économique et écologique il s’agit de profiter de l’assistance que peut apporter le Jardin Botanique, où il est possible de cultiver un périmètre de terre de bambou. Cette possibilité est plutôt viable, en tenant compte des propriétés du bambou colombien et de sa rapide croissance; il peut très facilement finir par atteindre les 30 mètres d’altitudes en cinq années, avec l’avantage additionnel de la capture du CO² et de la purification de l’air ambiant durant son temps de croissance.

Pour éviter le vandalisme qui peut se présenter dans un scénario comme celui-ci, le projet se doit d’impliquer durant sa construction les personnes locales afin qu’elles puissent s’approprier le bien. Cette idée est pensée pour que les résidents proches du site soient d’une certaine manière les gardiens du mobilier.

Jonathan Rabbe

Références :

1 Observatorio Meteorológico Nacional, Bogotá (1971-2000)

2 Reconocemos cuando la guadua está madura una vez pierde su color verde para convertirse en amarillo. El intervalo ideal de tiempo para cortar la guadua es entre 2 y 4 a.m.

3 El poporo: el uso principal fue el de recipiente ceremonial para el mambeo de hojas de coca durante las ceremonias religiosas.

4 Angela Duque Villegas. Encuesta nacional de plantas medicinales y aromáticas una aproximación al mercado de las PMyA en Colombia. Instituto de Investigación de Recursos Biológicos Alexander von Humboldt Biocomercio Sostenible. 2001

5 Carlos Restrepo Dagoberto. Cultivo y Producción de Plantas Aromáticas y medicinales 2da edición, Rionegro Universidad Católica del Oriente. 2013

6 Ministerio del Medio Ambiente, TRAFFIC International. Comercio de Plantas Medicinales: Estudio de caso de la ciudad de Bogotá D.C. 1999.

7 Vademécum Colombiano de Plantas Medicinales en Colombia (Ministerio de Protección Social).2008

Je remercie également Diana Parra pour son soutien, ses conseils et ses références.

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